La gestion des émotions Partie 3
- Julie BOUCHONVILLE
Norme pathologisante ou démarche éclairée ?
Cette semaine, pour conclure ce long billet d’humeur, je propose une vision pratique de la situation : que faire et quelle posture adopter lorsqu’un proche a des émotions compliquées à gérer ?
Prescription : que faire face à un enfant aux émotions envahissantes ?
D’abord, on se rappelle que c’est ça, être un enfant : ressentir des gros trucs sans savoir bien les expliquer. C’est l’enfant de 10 ans qui maîtrise tout, est raisonnable et ne se fâche jamais qui est étrange[1], plus que l’enfant de 10 ans qui râle quand on lui demande d’aller se brosser les dents après une journée fatigante.
Donc on accueille, on observe, et on se souvient que les enfants sont parfois un peu pénibles. Garder son calme et fournir un ancrage émotionnel stable est déjà une excellente étape.
Et ensuite, on modèle ce que les humains adultes font, ou sont censés faire, quand ils ressentent des gros trucs à leur tour : identifier le ressenti, respirer, bouger le corps, exprimer ce qui se passe, discuter avec soi-même, laisser l’émotion suivre son cours. Accepter que l’on traverse le monde dans un costume de viande, et que cette viande ressente des trucs. Ne pas se prendre trop au sérieux.
Il est très légitime de demander de l’aide au cours de ce processus, que ce soit parce que l’enfant a l’air d’avoir du mal malgré les outils fournis, ou parce que l’on réalise que soi-même, adulte, on est démuni[2].
Les émotions ne sont-elles jamais pathologiques ?
Si, c’est possible, mais je pense que c’est se tromper de question. Qu’appelle-t-on « pathologique » ? Souvent, c’est ce qu’on ne peut supporter. Or, on peut influer sur cette limite de deux manières : soit en abaissant l’intensité du stimulus, soit en y augmentant la tolérance de la personne.
C’est tout l’intérêt des thérapies familiales et/ou systémiques : en travaillant avec toutes les personnes impliquées, on déplace la responsabilité. Ce n’est plus la personne qui a des émotions qui doit apprendre à la boucler, c’est tout le système qui doit se réorganiser pour que des émotions ne suffisent pas à le mettre à mal.
Si le but d’un groupe d’humains vivant ensemble est que la qualité de vie en groupe soit supérieure à celle qu’ils auraient en vivant chacun de leur côté, et je crois que c’est le but, alors il devient évident que dans un groupe équilibré et juste, apprendre à contenir les émotions de tous les membres est toujours préférable à leur demander de la boucler.
Ceci est vrai, du reste, quel que soit le neurotype : l’autisme est un trouble, mais tout ce que fait la personne autiste n’est pas, en soi, un symptôme à éteindre.
La posture aidante vs la posture suspicieuse
J’ai conscience que la nuance peut être floue entre une posture où un adulte pathologise les émotions d’un enfant et veut qu’un thérapeute les calme, et celle où un adulte aimerait que l’enfant les gère mieux et demande de l’aide à un thérapeute. N’est-ce pas grosso modo la même chose ?
Il se peut que le résultat final semble, de l’extérieur, similaire. Dans les faits, l’état d’esprit est différent, et cela a un gros impact sur les dynamiques et les ressentis. Une posture d’aidant et de complice, où l’on est prêt à se remettre en question, est très distincte d’une posture plus axée sur la suspicion de pathologie, qui implique aussi une division entre « normal » et « anormal », et une volonté de régulation plus que d’adaptation ou d’évolution — si l’on n’est pas « anormal », après tout, l’on n’a pas à changer.
Les deux ne partagent qu’une ressemblance superficielle.
Conclusion
J’espère avoir gardé l’intérêt de mon lecteur tout au long de cette série au demeurant assez longue, et l’encourage à partager ici s’il en a envie des expériences où un changement de regard a pu permettre d’éviter, ou de contourner, une pathologisation d’un comportement au profit d’un questionnement plus neutre.
Je le retrouve dès le 11 mars pour un nouvel article.
[1]Et peut-être un peu inquiétant.
[2]J’ai un jour vu le père d’une de mes jeunes clientes qui m’a mentionné que ses émotions durent six à sept heures, et potentiellement plus, parce qu’une fois qu’elles étaient là, il les ignorait jusqu’à ce qu’elles partent. J’étais très confuse qu’on puisse vivre ainsi et ne pas tenter d’y faire quoi que ce soit.
Pour toute question sur nos articles de blog, contactez la rédactrice à : juliebouchonville@gmail.com
Bonjour,
J’ai été au contact d’un enfant assez jeune dont les émotions sont très intenses et dont il ne se rend pas du tout compte, avec une fâcheuse tendance à faire tout ce qui lui passe par la tête quand ça lui passe par la tête. A force de se faire reprendre par tout le monde il a fini par arrêter d’écouter quand les autres lui indique que son comportement ne va pas, et à ne plus s’en excuser parce que, je cite : “de toutes façons personne ne joue avec moi”. Ce qui est faux, et que j’indique en rappelant que tout le monde a une réserve de patience qui se renouvelle chaque jours mais toujours un peu moins.
J’ai pris à part une autre enfant assez mature pour prendre sur elle et lui ai dit d’aller lui indiquer que tout le monde était conscient de son aveuglement quand il part dans ses émotions, et que personne ne lui en voulait de ça; tout en indiquant au second enfant que la réaction logique obtenue serait sûrement à base de bouderie.
J’indique désormais au premier où en est son intensité en lui montrant des points extérieurs comme son volume sonore ou ses tremblements (cas classique du : “je ne sais pas pourquoi j’ai froid” dans un lieu clairement bien chauffé). Il répond généralement par : “Oui oui”, mais l’intensité redescend un peu et les activités peuvent se terminer.
Indiquer qu’une activité s’est bien passée (en évitant un : “tu vois quand tu veux !” ou : “ah bah en fait tu aimes ça finalement” qui a le mérite légendaire d’énerver absolument tout le monde, d’être un manque de respect assez profond pour n’importe qui en situation de handicap et de donner envie d’arrêter tout simplement d’essayer de tenir correctement une fourchette) me semble aussi une bien meilleure idée que la reprise systématique. C’est comme à l’auto-école : tout le monde aime bien entendre des compliments et des : “j’ai bien aimé passer ce moment avec toi aujourd’hui” plutôt que simplement une énumération de toutes les erreurs faites.
Pour répondre un peu aux autres articles de cette série : je ne sais pas ce qui est inacceptable. Probablement tout ce qui fait du mal aux autres ? Et très franchement, tout le monde laisse passer beaucoup de comportements qui font du mal aux autres et les adultes sont rarement repris (la route est un champ de bataille quotidien par exemple).
Par contre ce qui me semble non valable c’est tout ce dont le principal concerné ne se rend pas compte lui-même. Quand les gens ont des émotions si aveuglantes qu’il n’y a plus d’interdits, quand même être heureux les transforment en bulldozer, c’est environ là que j’estime qu’une émotion peut être pathologisée et mérite d’être indiquée.
Viennent ensuite les actes sans aucune réflexion (éteindre la lumière de la pièce, ouvrir un robinet sans raison, etc) parce que la personne concernée s’ennuie, est portée par une blague (ou une pensée obsédante : le fonctionnement est très rarement compris quand il n’est pas vécu).
Et pour avoir eu la conversation avec pas mal de monde : j’observe que pour beaucoup le principe des émotions est toujours en deux dimensions sur le principe “des montagnes russes” ou “de l’ascenseur émotionnel” : comme s’il n’y avait qu’une seule échelle opposant “les émotions négatives” et “les émotions positives”. Tout le monde subit toutes ses émotions à chaque instants (et il paraît même que la vaste majorité des gens sont capable de dire où ils en sont sur chacune et peuvent faire des exercices dingues comme mettre des petits motifs météo pour indiquer leur ressenti de la journée !). Quand une déception forte arrive d’un coup, ou qu’une situation apportant de la joie est coupée : que faire de tout ça ? Je pense que tout le monde a vécu la fameuse conversation du jeu arrêté pour aller manger et qui ne reprendra pas parce qu’ensuite il faut aller se coucher, alors que l’activité en question a été promise. La joie est toujours là, mais il y a aussi de la colère, de la tristesse, de l’apitoiement sur soi-même.
Pour absolument tout le reste, il y a toujours la négociation. Si ça marche avec les adultes, je ne vois pas pourquoi ça ne devrait pas être utilisé avec les enfants : nous attendons d’eux qu’ils se comportent mieux que nous avec moins d’informations. Passer le repas ensemble c’est probablement plus sympa pour tout le monde, mais tout le monde n’aime pas forcément regarder les informations pendant ce temps.
Dire à un enfant qu’il ne peut pas toujours avoir des pizzas mais sans lui expliquer comment marche un budget et quelque bases de la diététique (puis s’attendre magiquement à ce que la même personne soit capable de se gérer une fois seule) me semble correspondre à un problème de cohérence centrale.