Identité, connaissance de soi et autisme

- Julie BOUCHONVILLE

Identité, connaissance de soi et autisme

...Ou Le « moi flou ».

Un article qui se veut une constatation et le début d’une discussion avec mon lecteur, découlant d’une observation personnelle plutôt que d’une recherche officielle. De nombreuses personnes autistes, pour des raisons multifactorielles, semblent avoir une idée d’elle-même et de leur personnalité qui est floue, mal définie et généralement peu réfléchie. Pourquoi est-ce le cas, quelles sont les conséquences et cela se corrige-t-il ?

Réfléchissons-y ensemble.

 

Une image de soi floue

J’entends par là que bien des personnes autistes ont du mal à répondre à des questions posées directement sur leur personnalité, ou à déterminer si une affirmation faite sur eux est vraie. Parfois cela peut s’étendre jusqu’à une difficulté à se représenter son propre corps physique, mais le plus souvent cela concerne le psychologique. 

Les personnes concernées peuvent avoir du mal à lister des traits de caractère qu’elles possèdent — curieux, indépendant, sérieux, pensif, impulsif, etc. Face à un test, par exemple un dépistage de TSA, elles peuvent aussi avoir du mal à identifier des comportements qu’elles auraient ou pas, perdues dans les nuances de « ça dépend ». 

Parfois, elles le constatent d’une manière plus indirecte, par exemple lors d’un reproche qui leur est fait. Si Noisette dit à Ananas qu’il est trop pointilleux, et qu’Ananas n’a qu’une idée floue de son propre fonctionnement interne, il peut être incapable de déterminer si ce reproche est valide ou non, justifié ou pas. 

 

D’où vient ce manque de connaissance de soi ?

Est-ce typique du TSA ?

Non, pas forcément. J’ai déjà observé ce phénomène chez d’autres personnes, souvent qui appartiennent à la famille des personnes anxieuses. Ce ne sont que des théories, mais je soupçonne à titre personnel que de pratiquer le camouflage social participe au phénomène, et ce comportement n’est pas réservé aux personnes autistes. 

 

Le masking et la perte de vue d’un vrai moi

Je ne pense pas que cette stratégie soit la seule cause du phénomène, mais je pense qu’elle y contribue. Le masking ou camouflage social[1], c’est en gros un ensemble de mécanismes plus ou moins conscients qu’une personne utilise pour sembler normale. Les autistes sont connus pour compenser beaucoup d’incompréhension et de besoins non satisfaits avec un « masque » de normalité, qui constitue une illusion énergivore mais permettant d’être accepté et donc, en un sens, fonctionnel. 

Tout le monde s’adapte aux circonstances dans une certaine mesure, bien sûr, on ne parle pas de la même manière avec ses amis qu’avec ses grands-parents ; mais le camouflage social désigne des cas où la personne dépasse la simple modulation pour camoufler, comme le nom l’indique, des pans entiers de son fonctionnement ou de sa personnalité. Bien des personnes autistes témoignent avoir tellement l’habitude de masquer qui elles sont qu’elles en viennent à oublier, ou à n’avoir jamais réellement expérimenté, ce que c’est d’exprimer clairement leurs besoins, de bouger leur corps comme elles en ont envie, de réfléchir à leur opinion et d’en déterminer les nuances plutôt que juste embrasser celle de la personne avec qui elles discutent.

Dans ces conditions, il est compliqué de savoir qui l’on est au juste, à quoi on ressemble quand on arrête de faire semblant. 

 

Les besoins primaires avant les secondaires

Ce manque de connaissance peut aussi venir de besoins plus importants qui ne sont pas remplis, ou pas depuis longtemps. Bien des autistes ont l’impression d’avoir un peu de retard sur les gens de leur âge, simplement parce qu’il leur a souvent fallu plus de temps pour combler leurs besoins. Dans une société capacitiste, il est parfois difficile d’être assez en sécurité, à l’aise, soutenu et stable pour avoir le luxe de se livrer à l’introspection. Et se connaître, savoir le genre de personne que l’on est, requiert du temps et un peu de calme. Quand on est encore en train de galérer, ou qu’on a quitté le mode « survie » il y a quelques mois à peine, il est normal de ne pas encore savoir quel genre de personne on est. D’autant plus que nos personnalités évoluent selon les circonstances ; parfois on peut même observer des variations selon si l’on a faim ou pas, si l’on assez dormi ou pas trop.

Quand on est précaire, en errance diagnostique et confronté à un manager capacitiste, il y a des pans entiers de notre personnalité qui n’ont pas l’occasion de s’exprimer et qu’on ne soupçonne donc pas. 

 

De la difficulté autiste à faire des généralités

Parfois, le souci peut venir d’une difficulté à faire une généralisation. Les gens, on le sait, ne sont pas des caricatures et n’agissent pas toujours de la même manière. Par exemple, même une personne impulsive peut, parfois, prendre le temps de réfléchir avant de se lancer. Pour quelqu’un qui a du mal à avoir une vue d’ensemble car elle se concentre sur les détails, il est plus difficile de faire une synthèse et de se dire « même si je suis parfois réfléchi, je suis plus souvent impulsif ». C’est là, je pense, que vont souvent se nicher des doutes qui tournent autour du concept de « ça dépend ». 

On notera aussi que, dans une certaine mesure, oui, ça dépend ! C’est le principe de l’effet Barnum, d’ailleurs : quand on dit à quelqu’un qu’il est « compréhensif, mais qu’il finit par se fâcher quand on lui marche trop sur les pieds », il a tendance à valider cette description, parce qu’elle déploie deux comportements contradictoires à la fois avec une limite très floue entre les deux.

 

Je laisse ici mon lecteur pour aujourd’hui, et le retrouve dès la semaine prochaine avec la suite et fin de cet article, où nous aborderons entre autres la question des conséquences : quel impact cela a-t-il sur le quotidien ?



[1]Voir nos articles mentionnant la question.

 

Pour toute question sur nos articles de blog, contactez la rédactrice à : juliebouchonville@gmail.com


2 comentarios
  • Bonjour Fred,

    Je ne suis qu’un visiteur comme vous ici mais j’ai lu votre message avec attention. Parfois, quand je n’arrive pas à définir qui je suis j’arrive mieux à définir qui je ne veux pas être. Je ne sais pas si cela peut vous aider mais parfois il est normal je trouve de ne pas s’entendre avec certains humains. Mieux vaut se connecter aux humains qui partagent nos valeurs et nos convictions un maximum. Pour vous aider vous pouvez faire une liste de vos valeurs et les ranger ensuite par priorité pour vous. Je l’ai fait suite au visionnage de la vidéo de “tout le monde s’en fout” sur les valeurs et cela m’a aussi beaucoup aidé. J’ai eu un diagnostic TSA et TDAH à 33 ans et ça change la vie mais ça permet de redéfinir ses priorités. J’espère que votre diagnostic vous aidera comme le mien m’a aidé.

    Bonne journée,
    Max

    Max en
  • Bonjour,

    votre article m’a interpellé. En effet, je discutais il y a peu de temps avec mon professeur de Viet Vo Dao, de ma sensation de ne pas avoir une vraie personnalité. Je ne sais pas qui je suis réellement. Il semble qu’avec le temps (j’ai maintenant 50 ans), je me suis habitué à ce camouflage social.
    Lorsque j’étais enfant, mes parents m’ont emmené voir un ORL, en pensant que j’étais sourd. Lui, leur a répondu que je n’étais pas sourd et que quelques coups de martinet me rendraient plus attentif.
    J’ai appris à faire du vélo de cette façon, avec ma mère qui me suivait, le martinet à la main. Je pense que c’est avec tous les coups que j’ai reçus, que j’ai développé ce “camouflage social”. Il y a peu de personnes auprès desquelles je me sens vraiment bien.
    Le fils de mon professeur est trisomique 21 et je me sens agréablement bien à ses côtés. Auprès de ma chienne Hitomi, ou d’autres animaux, le contact est très facile et ils semblent le ressentir, car j’ai déjà caressé des vipères, partagé des moments auprès de sangliers, de biches, de cerfs, d’oiseaux qui sont venus près de moi.
    Mais avec les autres humains, je ne me sens pas bien du tout et je sais que je simule le fait d’être bien, quand ils sont présents.
    Quant à la perception de mon corps, j’ai l’impression de presque toujours être à bord d’un véhicule: le corps et moi, ce sont deux choses que je perçois distinctement.
    Le Tai Chi et le Viet Vo Dao m’ont aidé et m’aident encore à ressentir ce corps, dont je ne me sens que le conducteur, un peu comme une personne conduirait une voiture, je suppose (je n’ai pas le permis de conduire et je pense qu’il serait dangereux que je passe l’examen pour l’avoir).
    Je suis dans l’attente de passer les examens des TSA… très et trop longue attente. Je ressens une sorte de souffrance intérieure et pense que ce diagnostique pourrait changer ma façon de vivre, même s’il est un peu tard pour ça… mais au moins, je pourrais probablement travailler dans un environnement où on prendrait en compte mes besoins.
    J’ai aussi appris à ne plus me faire du mal, lorsque trop de pression me submerge (je me griffais le visage, me cognais la tête contre les murs jusqu’à ressentir de la douleur, ou tomber d’épuisement).
    Il m’est très difficile de cerner les intentions d’une personne… ou plutôt, je peux très mal interpréter ses intentions, comme lorsqu’on me sert la main et qu’on me la tient trop longtemps… cette sensation est presque insoutenable et je peux exploser… alors arrive les qualificatifs de “fou”, “violent”. C’est dur, très dur d’entendre ça.
    Est-ce que je me perds, dans ce que j’écris?
    En tous les cas, il est certain que je ne sais pas qui je suis et j’ai parfois l’impression de n’exister que dans ma tête. Je me sens plus vivant dans mes rêves, que dans la réalité, qui prend souvent des tournures de cauchemars.
    A mon âge, je suis maintenant épuisé et il me tarde la fin, pour être libéré de tout ça.
    C’est à 50 ans, malgré tous mes efforts pour essayer de faire comme tout le monde, que je réalise que je suis bien incapable de me débrouiller tout seul.
    Comment faites-vous, pour vous sentir à votre place? Je ne trouve pas la mienne et j’ai l’impression que je ne la trouverai jamais, dans cette société.
    Je suis plein de questionnements quant à ce que je suis, qui je suis et comment vivre au mieux ce qu’il me reste à vivre. Comment faire pour établir de vrais liens avec des humains, quand on en est incapable? Je ne connais que la fuite, lorsque je constate qu’on m’a percé à jour.

    Peut-être avez-vous des réponses que je ne trouve pas… j’espère que vous répondrez à ce message et vous en remercie d’avance.

    Fred.

    Fred en

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